La Colère Selon S. Thomas

Je traite sur le sujet de la colère en prenant appuis sur la magnifique Somme Théologique, Prima secundae, Ia IIae, Question 46, 47 et 48. Je garde la même division que l’Aquinate,  tout en adaptant un petit peux ce que le saint Docteur dit. Par contre, je n’y suis pour rien, car je fait juste rapporter ce que le Docteur Angélique enseigne.


QUESTION 46 : LA COLÈRE EN ELLE MÊME

Nous pouvons dire que la colère est en elle-même une passion spéciale, car plusieurs passions concourent à la produire. Quand une chose résulte de la convergence de plusieurs causes diverses, le résultat exprime une généralité. Les passions différentes qui causent la colère sont retrouvées en quelque sorte dans leur effet, qui est la colère. Bien que l’amour en un sens premier soit la passion la plus générale car c’est la racine de tout, la colère est le résultat de plusieurs passions, elle peut donc être dite générale. Aristote dit que ‘‘L’homme en colère a l’espoir de punir, et il désire que la vengeance soit à sa portée.’’ Saint Thomas d’Aquin dit que : ‘‘Le mouvement de la colère se produit uniquement parce qu’on nous a infligé de la tristesse, et il exige le désir et l’espoir de la revanche.’’ Avicenne remarque que ‘‘si l’auteur du dommage a une supériorité considérable, il ne s’ensuit pas de colère, mais seulement de la tristesse.’’ Nous voyons que s’il manque certains ingrédients, la colère ne peut voir le jour.

La colère comporte une contradiction en elle-même. En effet, elle est causée par des passions contraires. L’espoir regarde le bien et la tristesse le mal. La colère n’a pas de contraire justement pour cette raison. Mais la colère n’est pas mauvaise, contrairement à ce que pensent certains. Le désir de la vengeance est un désir d’un bien, car la vengeance ne relève pas du mal, mais de la vertu de justice. Aussi, l’espoir est une source de plaisir, et étant un désir du bien, il est orienté au bien.

Qui s’irrite cherche à se venger de quelqu’un. Le mouvement de la colère a donc une double direction : vers la vengeance qui est désirée et espérée comme un bien, et vers celui dont on cherche à se venger comme un être opposé et nuisible, ce qui le range dans la catégorie du mal. Il y a une différence fondamentale entre la colère et la haine. L’objet de la colère se dédouble toujours, tandis que l’amour et la haine peuvent avoir un objet simple. La colère n’est pas dans le concupiscible, mais dans l’irascible à qui elle a donné son nom.

Ses objets présentent des difficultés, car le mouvement de la colère ne surgit que quand il y a quelque chose de grand (qui nous affecte). Aristote dit même que ‘‘nous tenons pour indigne d’intérêt ce dont la valeur est nulle ou insignifiante.’’ Par contre, si la colère dure, elle se transforme en haine, mais ce n’est pas que la colère est de la haine, c’est seulement parce qu’elle perdure qu’elle engendre une autre passion.

La colère est raisonnable dans une certaine mesure, car ‘‘celui qui en conclut qu’il doit riposter, s’emporte aussitôt.’’ Il y a un calcul entre la peine que l’on veut infliger et le dommage subi. Calculer, comparer et déduire sont des actes propres à la raison, ce qui veut dire que la raison accompagne la colère. La raison ne commande pas à la colère, mais elle lui montre l’injustice présente. L’appétit sensitif n’est pas soumis à la raison directement, mais par l’intermédiaire de la volonté. Il faut dire aussi qu’elle n’écoute la raison qu’imparfaitement : elle notifie qu’on lui fait du tort, mais elle n’observe pas la loi de la raison en déployant sa vengeance. Comme nous le voyons, l’homme en colère est perpétuellement dans un état de contradiction.

La colère est aussi plus naturelle que la convoitise sous un rapport, car ce qui est causé par la nature est naturel, et la raison est parmi ce qu’il y a de plus naturel à l’homme. Il y a plus de raison dans la colère que dans la convoitise. C’est plus humain de punir (et la punition concerne la colère) que d’être doux, car tout être se dresse contre ce qui lui est contraire et nuisible. Aussi la colère vient plus spontanément que tout le reste des passions.

La colère, selon saint Augustin, est comparable à la paille trouvée dans l’œil, et la haine à la poutre. La haine et la colère on matériellement le même objet : le mal d’autrui. En même temps, l’objet formel est différent, car le mal de l’ennemi détesté est voulu par celui qui hait en tant qu’il est un mal, mais l’homme en colère désire le mal de son adversaire en tant qu’il a une certaine valeur de bien. Il considère, en d’autres mots, ce mal comme juste. La haine veut du mal au mauvais, mais la colère veut du bien au mauvais.

La colère va même jusqu’à éprouver de la pitié si le mal infligé dépasse la mesure de la justice. Oui, un homme en colère est plus impétueux, mais c’est parce que l’intensité du désir est très fort. Le désir de rétablir la justice est vital pour le bonheur de l’homme. L’homme en colère recherche à faire percevoir le dommage qu’il subit, pour que l’autre en souffre, et se reconnaisse responsable par sa propre injustice.

La colère provient d’un ébranlement de l’âme provoqué par un outrage, mais comme elle est une passion du moment, elle se dissipe rapidement.

L’homme possède raison et imagination, et le mouvement de la colère peut surgir de deux façons. La représentation du dommage subi existe uniquement dans l’imagination, comme c’est le cas quand nous nous frappons l’orteil sur une chaise et répondons avec colère. C’est une colère purement imaginative. La raison peut aussi nous avertir du tort que l’on nous a fait. De cette manière, la colère ne peut s’élever contre des personnes insensibles ou mortes, car nous ne pouvons pas nous venger contre des gens qui ne peuvent nous faire mal.

Nous nous mettons en colère contre quelqu’un en particulier, car elle c’est l’acte de quelqu’un qui nous a blessés qui la cause. La colère est toujours particularisée, et si c’est un groupe qui nous offense, nous comptons ce groupe comme un seul individu.

La colère peut aussi être séparée en trois degrés. Le premier est la colère sans voix (une brusquerie du mouvement), le deuxième est la colère qui s’accompagne de cris (la tristesse qui prolonge le souvenir), et la troisième est la colère qui s’exprime en paroles (la revanche qui ne s’apaise qu’en punissant). Aristote le dit d’une autre façon : les vifs étant ceux qui s’emportent soudain, les amers ceux qui gardent longtemps, et les implacables ceux que seule la vengeance apaise.


QUESTION 47 : LA CAUSE EFFECTIVE DE LA COLÈRE ET SES REMÈDES

La colère a toujours pour cause ce qui nous concerne, et comme nous l’avons déjà dit elle est un désir de nuire à autrui en raison d’une juste vengeance. La vengeance exige toujours une injustice, or pour qu’une injustice nous concerne il faut que l’agresseur ait fait quelque chose qui nous soit hostile. Donc le motif de la colère est toujours contre quelque chose qui a été fait contre celui qui s’en irrite. Si l’on pense que ceux qui ont causé du tort ont souffert justement, on ne se met pas en colère contre ce qui est juste.

Nous pouvons attribuer la colère à Dieu même si il est immuable, car en Lui ce n’est pas une passion, mais une détermination de sa justice : il veut que le péché soit vengé. Le pécheur ne peut pas nuire effectivement à Dieu, mais il agit doublement contre Dieu. Il l’offense premièrement en méprisant ses commandements, et secondement au travers du dommage qu’il se cause à lui-même ou à autrui. Dans ces deux manières, le pécheur nuit à un homme qui est l’objet de la providence et de la protection de Dieu.

Parfois, le silence de l’un entraîne une plus grande colère chez l’autre, mais c’est parce que ce silence paraît comme un mépris qui déprécie la colère de l’autre. La colère est un désir de punir, accompagné de tristesse, à cause de la mésestime qu’on semble nous montrer sans raison.  Toutes les causes de la colère se ramènent au mépris, et Aristote en fait allusion par trois aspects qu’il nomme : dédain, vexation, et outrage.

De même, on peut nuire à quelqu’un de trois manières : par ignorance, par passion, ou par choix, mais nous commettons la plus grande injustice quand on nuit par choix, par calcul, ou par méchanceté voulue. Et c’est contre ces gens que notre colère est la plus vaillante. Si nous considérons la façon d’agir sur le compte de l’ignorance ou de la passion, notre colère est minime. L’ignorance et la passion atténuent l’injustice, et appellent à la miséricorde et au pardon. Ceux qui nuisent par calcul semblent coupables de mépris, et c’est pour cela que nous nous irritons le plus contre eux. Mépriser quelqu’un c’est nier sa valeur, c’est le tenir pour nul, et quand quelque chose qui fait tort porte sur notre valeur nous le ressentons plus fortement.

Ce que nous jugeons important, nous le gravons dans notre mémoire, c’est pourquoi l’oubli engendre la mésestime. Négliger le bien et le mal de quelqu’un se rapporte aussi à la mésestime. Et ceux qui excellent en quelque chose s’offusquent grandement si on les déprécie, si on néglige leur bien. Il n’y a rien qui pousse plus à la colère qu’un préjudice attristant, et plus un est injustement méprisé, plus il aura motif à s’irriter. Saint Thomas dit que le riche s’irrite contre le pauvre s’il est méprisé; le chef, contre son subordonné. Les nobles quand ils sont méprisés par des rustres se mettent en colère, de même pour des sages par des imbéciles. C’est que les indigences et la bassesse de nos adversaires soulèvent plus de colère quand elles rendent leur mépris plus scandaleux.

Une réponse douce calme la colère, et de même ceux qui se repentent de leurs torts, ou reconnaissent avoir mal agi. De même que nous n’exprimons plus de colère quand nous sommes face à un mort, car il semble être arrivé au comble du malheur. Quand le mal qui atteint l’adversaire dépasse la mesure d’une juste sanction, de la pitié remplace généralement la colère initiale.


QUESTION 48 : LES EFFETS DE LA COLÈRE

Aristote dit que la colère qui monte dans le cœur de l’homme est plus douce que le miel qui coule goutte à goutte. Si la vengeance est présente réellement, il y a un plaisir parfait, excluant complètement la tristesse et par là calmant le mouvement de la colère, car nul ne s’irrite s’il n’espère se venger. La tristesse est comme le principe de la colère, tandis que le plaisir est l’effet ou le terme.

L’appétit tend toujours à s’opposer à ce qui lui est le plus contraire, c’est pourquoi face à une plus grande colère, la première se calme. Saint Grégoire dit ‘‘Sous l’aiguillon de la colère, le cœur palpite, le corps tremble, la langue s’embarrasse, le visage s’enflamme, les yeux lancent des éclairs, et l’on ne reconnaît plus ses proches; la bouche profère des cris, mais on ne sait plus ce que l’on dit.’’ La colère une fois épuisée se calme, comme un feu de paille qui s’éteint après avoir fait une grande flamme.

La colère retire la lumière de l’intelligence, lorsqu’elle trouble l’esprit en l’agitant, dit Saint Grégoire. Elle cause un trouble physiologique dans la région du cœur qui retentit jusque dans les membres extérieurs. Elle est, de toutes les passions, celle qui trouble le plus le jugement de la raison. L’homme en colère agit au grand jour, il ne cherche pas à cacher ce qu’il fait. Le grand cœur montre ouvertement ses haines et ses amours, parle et agit au grand jour. Dans les situations où l’énergie est en jeu, comme la vengeance, on cherche à se montrer.

La bouche parle de l’abondance du cœur, mais c’est la colère surtout qui agite le cœur, et donc, plus que tout, fait parler. La colère enfermée par le silence bouillonne avec plus de véhémence au fond de l’esprit. Parfois, la colère, dans une âme troublée, impose le silence par une sorte de jugement. Le trouble de la colère peut être si grand qu’il empêche complètement l’usage de la parole. L’accroissement de la colère va jusqu’à empêcher la raison de retenir la langue. Mais généralement le trouble n’est pas si grand.


Le désir des justes n’est que le bien; l’attente des méchants, c’est la fureur (Pr. 11 :23)

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